Des discours sur l'amour

Published on November 15 2013

Parler de l’amour est un exercice périlleux. Tant de choses furent dites ou écrites à son propos qu’il est difficile de cheminer hors des lieux communs. Écoutez la litanie des platitudes et des banalités dont l’écho se met à résonner dès l’évocation du sujet; écoutez la mélodie sirupeuse de ces innombrables refrains vibrer de concert sous une pluie battante de proverbes mille fois entendus. Ce vacarme bigarré parle en nous avant même que nous n’ayons ouvert la bouche, rien n’est plus ardu en cette matière que de faire table rase de toute idée préconçue.

Les grandes sentences déclamées sur l’amour, aussi éculées que la métaphore du coeur, sont si contradictoires qu’elles en sont inaudibles: il n’y a pas d’amour heureux mais il n’y a pas de bonheur sans amour ; l’amour est loi et l’amour ne connaît pas de loi ; qui se ressemble s’assemble ou les opposés s’attirent ; l’amour est une force mais aussi une faiblesse ; aimer nous éduque ou bien il nous faut apprendre à aimer ; aimer nous libère et aimer nous capture. En ce grand marché des références, chacun souscrit à l’opinion qui s’ajuste à sa situation ponctuelle ou à son humeur du moment.

Dès lors, comment parler de l’amour ? Faut-il s'en tenir au discours scientifique, qui n’y voit qu’une stratégie biologique, une voie naturelle par laquelle notre espèce assure sa survie ? D’après la neurobiologie, l’aveugle processus de reproduction ne serait chez les humains qu’une imitation ratée de celle des manchots empereurs, que nous autres « animaux parlants » aurions nommé « amour » ! L’idée n’est vraiment pas neuve, dès le XIXème Schopenhauer pensait l'amour comme une ruse de la nature visant la perpétuation de notre espèce.

Faudrait-il à l'inverse tendre l'oreille au discours religieux qui soutient que l’amour est un mouvement essentiellement spirituel, sévèrement distinct du désir sexuel. Du point de vue théologique l’amour est tout autre chose qu’une histoire de fesses ou de descendance, le sentiment amoureux est la signature de notre Créateur, la marque de l’artisan sur son ouvrage, rien de moins qu’une inscription divine en nous !

La vérité appartiendrait-elle plutôt à ces discours philosophiques nous invitant à distinguer différentes formes d’amour ? Doit-on par exemple séparer Eros, Philia et Agapè ? Opposer l'amour égoïste et l'amour altruiste ? L'amour de concupiscence et l'amour de bienveillance? l'amour qui prend et l'amour qui donne? L'amour est-il un Janus (deux visages)? Ces distinctions ne nous éloignent-elles pas de l'élément commun qui permettrait d'expliquer pourquoi l'on parle néanmoins d'amour dans chaque cas ? Et que faire de cette notion de « pur amour » ? N'est-elle justement pas une pure idée de la raison humaine? Un amour totalement libéré de l'ego est-il humainement envisageable ?

Quant au discours tenu par la psychologie des profondeurs, il semble invariablement nous expliquer que l'amour est nostalgie, impossible désir de retrouver une paradis perdu : le sein maternel d'abord, puis la mère elle-même et son amour inconditionel, son dévouement exclusif. L'amour est-il infantile ? Régressif ?

Au fond, la forme la plus adéquate à son contenu ne serait-elle pas l'approche artistique, musicale? Plutôt que de parler de l'amour il faudrait alors le chanter, ou mieux: le danser!

Il est nécessaire de joindre au désir du bon le désir de l'immortalité, puisque l'amour consiste à aimer que le bon nous appartienne toujours. Il s'ensuit donc que l'immortalité est aussi l'objet de l'amour.

Platon, Le Banquet

Written by Jean-Marie Le Quintrec

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