De l'étymologie du désir

Published on June 2 2014

Nombre de langues européennes utilisent à peu près le même mot qu’en français pour parler du désir. En italien, désirer se dit « desiderare » ; en espagnol « desear » ; en portugais « desejar » ; en anglais « to desire » ; en catalan « desitjar » et en occitan « desirar ». Le vocable est construit sur la négation d’un terme latin : sidus ou sideris (son génitif), terme pouvant signifier constellation, astre ou étoile.

Etonnamment, la signification que nous fournit l’étymologie change totalement selon que l’on retienne sidus ou sidéris. Par exemple, si l’on choisit sidéris, on retrouve désiderium qui, en latin, signifie à la fois « regret » et « désir » ; désidero et desiderata qui signifient désirer au sens de réclamer, regretter, déplorer la perte de quelque chose ; desideratio qui signifie désir et desideratus impliquant que ce l’on désire soit perdu, manquant. L’étymologie traduit à ce titre desideratio, desiderium ou desiterata comme la nostalgie d’une étoile, le regret d’un astre perdu, le manque douloureux d’un objet céleste ayant disparu.

En revanche, si l’on retient sidus plutôt que sideris, la signification n’est plus du tout la même. Desidia désigne la paresse, l’apathie, le repos, l’action de se retirer ; desideo signifie rester assis, demeurer, se tenir quelque part, rester sans rien faire. Le desidiosus est l’homme oisif, inoccupé, indolent ; tandis que desido renvoie à l’affaissement, l’abaissement, l’affaiblissement. Autrement dit, si l’on choisit desidere, infinitif de desideo et desido, l’étymologie nous indique au contraire que désirer c’est cesser de contempler l’astre, se détourner de lui et en quelque sorte l'oublier. Le désir renvoie dès lors à l’abandon de l'étoile, à l’interruption de la fascination qu’elle exerçait sur nous. Désirer signifierait ainsi être "dé-sidéré". Le problème est donc de savoir si le terme de « désir » est construit à partir de desiderare ou de desidere, ce qui, de façon surprenante, renvoie à deux significations contradictoires. Le désir a-t-il originairement été pensé comme nostalgie ou comme défascination ? L'étymologie marque-t-elle un renoncement à l'étoile ou une aspiration à la retrouver ?

Face à ce genre d’ambiguïté, les philosophes choisissent à dessein la signification qui convient à la théorie qu’ils cherchent à édifier, aux conclusions qu’ils veulent en tirer. Michel Onfray, compulsant ses dictionnaires d’étymologie, se réjouit d’apprendre que le désir procède de l’abaissement du regard, de la rupture avec le céleste, le divin. « Qui désire baisse le regard, renonce à la voie lactée, à l’azur sidérant et enracine son vouloir dans la terre, les choses de la vie, le détail du réel, la pure immanence [i]» écrit-il après avoir opéré sa dichotomie sur desidere. A l’évidence, le désir ne nous porte pas vers l’au-delà. Il semble au contraire nous attacher indéniablement à l’ici-bas. Difficile de le contester. Mets délicieux, pleins de ces doux arômes qui stimulent l'appétit, beautés splendides de ces corps pouvant éveiller en nous de volcaniques ardeurs, immensité et richesse d’un monde pullulant d’attraits, de charmes, de raisons de vivre ; il est clair nos objets de désir ne sont pas des objets célestes. Comment nier que c’est bien vers l’ici-bas que nos désirs tournent notre regard ?

Les dictionnaires, souvent déliés de ce genre de visée opératoire, rattachent plutôt le désir à desiderare, donc à regretter la perte ou l’absence de quelque chose. La plupart des manuels de philosophie, néanmoins plus suspects que les dictionnaires dans la mesure où l’étymologie leur sert toujours à construire un propos, choisissent eux aussi, quand ils sont conduit à introduire ce type de référence, désiderium ou désideratio et le traduisent comme le regret d’un astre perdu, la nostalgie d’une étoile. Rien n'est plus désirable qu'une merveille perdue. Si l'île d'Ithaque fascine tant Ulysse c'est parce qu'il ne parvient pas à retrouver le chemin de cette terre dont il se souvient lointainement qu'elle fut un foyer bienheureux. Comment ce que nous ressentons obscurément et confusément comme un bien suprême ou l'objet ultime de notre désir pourrait-il se manifester comme manque si nous ne l'avions jamais connu auparavant ?

L’usage fait par les grands auteurs latins montre que desiderium signifie à la fois désir, regret et besoin naturel. Horace écrit « desiderio tam cari capitis », ce qui signifie « le regret d’une tête si chère » et Ciceron appelle le besoin naturel de nourriture : « cibi desiderium naturale ». Regretter quelqu'un et avoir faim sont deux états suffisamment différents pour qu’on leur attribue deux dénominations distinctes. En permettant qu’on les rassemble sous l’unité d’un même signe linguistique, la langue latine révèle une manière commune de se représenter ces états. Et qu’y a-t-il de commun entre le regret et la faim sinon le manque ? La langue italienne a retenu « desiderare » et non « desidere » pour signifier le désir. Le contexte culturel de l’Antiquité romaine, tout imprégné de pensée grecque, donne ainsi à comprendre le désir comme une nostalgie des cieux.

La fabrication du mot recueille le grand secret de l'Antiquité : l’homme est un dieu déchu naissant avec un souvenir des contrées célestes d'où il est tombé.

[i] Théorie du corps amoureux ( Grasset, p.68)

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« Quis desiderio sit pudor aut modus
tam cari capitis? Praecipe lugubris
cantus, Melpomene, cui liquidam pater
vocem cum cithara dedit. »

Horace, Odes, (livre I, XXIV-2)


« cibi desiderium naturale » Cicéron, Tusculanes (5, 97-99)

Written by Jean-Marie Le Quintrec

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