Du jeu amoureux selon Sartre

Published on March 7 2016

Sartre s’inscrit en faux contre le lieu commun qui voudrait que l’amour soit un désir de possession aveugle. S'il était réellement « possédé », l’être aimé perdrait son statut de Sujet, ce qui tuerait le sentiment amoureux. On aime une personne, non une chose. S’il y a bien des êtres humains capables de s’exciter sur de simples objets, des poupées gonflables ou des mannequins de cire, ils n’en tombent jamais proprement « amoureux ».

L'analyse sartrienne de l'amour met au jour un double refus impliquant une double exigence : refus de l’amour comme emportement aveugle et mécanique – qui voudrait être aimé pour la seule raison que celui qui aime a été drogué ? – et refus de l’amour comme engagement libre et volontaire - qui voudrait être aimé par quelqun qui en fait une obligation morale ? L'exigence qui en résulte est nécessairement contradictoire : elle implique simultanément une volonté de posséder la liberté de l’autre et une nécessité de reconnaître cette liberté pour ne pas la détruire.

Ainsi se développe le sentiment amoureux, dans une dialectique entre déterminisme – le mécanisme de la passion amoureuse – et la liberté. Tout le dilemme amoureux réside dans cette tentative pour posséder la liberté de l’autre sans la détruire comme liberté, ce qui semble impossible puisque cette possession est ordinairement liberticide. La solution de ce dilemme, Sartre la trouve dans une sorte de duplicité du sujet : la liberté joue le déterminisme passionnel, mais se prend à ce jeu de théâtralisation. Le jeu est une activité hédonique, et le plaisir du jeu est d’autant plus fort que l’on se « prend au jeu ». Se prendre au jeu, c’est oublier la frontière entre le réel et l’irréel, et c’est là qu’intervient la puissance de l’imagination.

Ce qui est mis en jeu par Sartre, c’est l’authenticité de la relation à l’autre. Si l’amour cultive les apparences, un peu comme les « Précieuses » du XVIIème siècle, en « mimant » les codes du comportement amoureux, ces apparences deviennent réalité dès lors que le sujet se laisse enivrer par son propre jeu.

Parce que l'on sait la fusion impossible, l'unité amoureuse irréalisable, l'on joue à être amoureux, l'on rejoue Roméo et Juliette, et l'on finit par adhérer pleinement à ce jeu, obtenant par l'imagination ce que le réel ne saurait offrir.

Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte mais une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu.

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant (1943)

Written by Jean-Marie Le Quintrec

Published on #Les philosophes, #L'amour

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