D'une prétendue durée déterminée de l'amour

Published on April 8 2016

D'une prétendue durée déterminée de l'amour

Une idée fort répandue dans la communauté scientifique veut que l’amour romantique dure en moyenne trois ans. Quelques mois seulement pour les cerveaux qui se désenbilisent le plus rapidement, et jusqu’à six ou sept ans pour ceux dont la réceptivité est remarquablement endurante.

Une majorité de neurobiologistes interprète la suite de réaction chimiques générées dans le cerveau par l'état amoureux comme le fruit d’un module spécifique préconstruit : une sorte de programme comportemental légué par l’évolution et inscrit quelque part dans nos gènes. L’argument le plus récurrent soutient que, à l'âge de pierre, les enfants nés de parents porteurs d’une variation génétique leur permettant d’être mutuellement amoureux durant environ trois ans voyaient leur probabilité de survie augmenter de manière très significative. Si l’on prend en compte la période de gestation – situation affaiblissante pour la femme et requérant davantage d’aide extérieure –, une telle durée aurait permis de souder le couple autour de l’enfant jusqu’à ce qu’il atteigne une maturité suffisante pour se contenter des soins d’un seul parent. D’après cette théorie, les enfants issus de couples uniquement mûs par le désir sexuel auraient été vite délaissés, par leur père notamment, et, se retrouvant seuls avec une mère luttant pour assurer sa propre survie, ils n’auraient pas bénéficié de la protection nécessaire à l’augmentation de leurs chances de survie. La sélection naturelle aurait donc favorisé, de générations en générations, les descendants d’individus porteurs d’une disposition génétique à déclancher le processus cérébral qui correspond à ce que nous appelons aujourd’hui « l’amour romantique ».

Cette théorie comporte de nombreux présupposés, dont certains résistent mal à un examen rigoureux. Elle sous-entend par exemple que, dans la nature sauvage des temps immémoriaux, les hommes étaient plus individualistes que sociaux, qu’ils cherchaient avant tout à assurer leur propre survie, sans véritablement se soucier des plus faibles, en particulier des femmes enceintes et des enfants. Le modèle met donc implicitement en scène des hommes et des femmes vivant isolément et ne faisant « couple » que 2 ou 3 ans, le temps requis pour que l’enfant atteigne un âge lui permettant de tenir debout et de contribuer à sa propre survie. Or, il est beaucoup plus vraisemblable que les hommes des origines vivaient en groupes, en tribus, ou, à minima, en familles élargies. Si bien que la survie des enfants était probablement davantage liée à la prospérité du clan qu’à un hypothétique module cérébral reliant leurs parents pour un temps garanti. Les femmes enceintes étaient certainement très précieuses pour la perpétuation biologique du clan, il est donc fort possible qu’elles bénéficaient à ce titre de l’aide et de la protection de l’ensemble du groupe. Le taux de survie d’un jeune enfant dépendait sûrement moins de l’amour que son père pouvait éprouver pour sa mère que des soins procurés par les autres membres du groupe, notamment les plus agés. Il n’est par exemple pas impossible que le rôle des grands-mères, encore prépondérant dans beaucoup de sociétés dites primitives, ait pu être de première importance.

Par ailleurs, en présentant le père comme une présence indispensable à l’approvisonnement en ressources ainsi qu’à la protection de la femme et de son enfant, cette théorie reproduit inconsciemment le modèle d’organisation familiale typique des sociétés patriarcales ; modèle qui, à l’échelle de l’évolution, est apparu assez récemment. Durant le paléolithique inférieur, les hommes n’étaient pas exactement d’héroïques chasseurs assurant seuls la survie de leurs proches. Cette glorification procède d’une mythologie plus tardive, destinée à justifier après coup le statut social avantageux que les mâles avaient acquis. De récentes études anthropologiques montrent que les femmes contribuaient tout autant, sinon plus que les hommes, à l’approvisonnement du clan en nourriture. La femme, même enceinte, n’était pas si faible et l’homme n’était pas si fort. L’analyse des fossiles révèle que les outils en os sont majoritairement apparus au paléolithique supérieur, ce qui indique que les mâles ne sont pleinement devenus chasseurs qu’à partir cette période, soit entre 30 000 et 12 000 ans avant notre ère. À cette époque, armes et techniques étaient suffisamment développés pour permettre la traque de grands gibiers, ce qui a peut-être pu favoriser le développement embryonnaire de sociétés patriarcales – des modes d’organisation qui se sont surtout répandus avec l’apparition de l’agriculture et la sédentarisation. Mais la sélection naturelle qui aurait pu avantager les enfants nés de parents mutuellement amoureux et permis d’isoler progressivement une inscription génétique du « module de l’amour » demande bien plus que quelques dizaines de millénaires.

Rien ne permet d’affirmer que les mécanismes neuronaux de l’amour romantique aient pu jouer un rôle important dans la survie de l’espèce humaine. Le désir sexuel, l’amitié et les liens sociaux se sont assurément avérés nettement plus utiles à la perpétuation de notre espèce que ce phénomène d’addiction provisoire entre deux individus dépeint par la neurobiologie. Au sein d’un groupe luttant pour sa survie, l’amour interpersonnel comporte plus d’inconvénients que d’avantages : il menace d’isoler dangereusement les amants du reste du clan et risque de les pousser à enfreindre les règles communautaires du partage en se privilégiant mutuellement.

L’amour n’a aucune durée scientifiquement déterminable, c’est un cycle qui s’auto-alimente. Il dépasse les simples exigences reproductives et ne semble guère avoir pu constituer un avantage dans la lutte pour la survie. Le taux d'ocytocine – fameuse hormone permettant au lien amoureux de se prolonger au delà du processus neurochimique initial – dépend essentiellement de la qualité de la relation nouée entre les amants : leur tendresse, leur protection mutuelle, les soins qu’ils s’apportent ainsi que leurs rapports charnels sont la cause et non l'effet de la production d’ocytocine dans leur cerveau. Il est donc vain de vouloir attribuer une durée déterminée au processus amoureux, rien n’est universalisable en la matière.

Written by Jean-Marie Le Quintrec

Published on #L'amour

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