De l'amour mystique

Published on March 29 2017

L’unio mystica des chrétiens, la transe soufie en Islam, l’état samadhique ou le Nirvana dans l’hindouisme et le bouddhisme semblent suggèrer que l’élan amoureux a en ligne de mire l’abolition de tout sentiment de séparation, le retour à une totalité première.

Quel que soit leur cadre culturel ou religieux, ces expériences évoquent un sentiment d’harmonie, de dissolution dans l’unité, de complète plénitude. Entrer en soi et sortir de soi ne s’y distinguent plus. Les phénomènes relatés sont étonnamment similaires : sensations de se vider de tout ce qui en soi faisait barrage à une présence souvent appelée « divine », anéantissement de l’ego, dilution dans une insondable immensité. Beaucoup témoignent d’une expérience directe du divin, comme si une force surnaturelle était descendue sur eux pour les prendre entièrement et sans prévenir. Ces états où l’on « meurt à soi-même pour renaitre à Dieu » s’accompagnent parfois d’ineffables visions spirituelles, marquant la défaite du langage sur la vérité.

Que désirent ceux qui désirent Dieu ? Un goût d’absolu qu’ils ne trouvent nulle part en ce monde. Un bien parfait et infini dont le manque brûle perpétuellement en eux et que les choses qui les environnent, toutes finies et limitées, se montrent radicalement incapables de combler. Sentir ne serait-ce qu’une fois le parfum de cet absolu, à l’acmé d’une transe mystique ou d’une extase amoureuse, réveille l’esprit et lui permet de sonder d’un œil plus pénétrant que jamais ce manque obscur et profond qui hante secrètement l’âme humaine. De telles prises de conscience conduisent à rompre irrémédiablement avec toutes les pseudo-satisfactions ordinaires. Étonnamment, les sensations décrites dans les épisodes mystiques n'évoquent pas quelque chose d’absolument inédit mais de mystérieuses réminiscences. Ces bienheureuses retrouvailles laissent à penser que nous sommes exilés d’une plénitude originaire terriblement manquante, comme si nous étions tombés de notre vrai lieu, séparés de notre source originelle, de « Dieu » ou du « Tout », peu importe les qualificatifs.

L’amour semble naître du sentiment obscur d’une déchirante séparation, il ressemble à une tentative plus ou moins consciente de reconstituer une unité brisée. Le « coup de foudre », qui dans d'autres langues se dit « l’amour à première vue », s’explique chez de nombreux peuples de manière surnaturelle. Bien qu’enraciné dans une apparition physique, il s’apparente en effet à une révélation mystique : l’amant croit reconnaître une présence divine dont la brusque manifestation est d’autant plus éclatante qu’elle se fait sur fond d’absence. « Je vous attendais, sans savoir que c’était vous ; dès que je vous ai vue, j’ai su que vous étiez celle qui me manquait depuis toujours » murmure le galant soudainement ébloui. Nous vivons sous le règne d’une absence, partout présente en creux. En nous et hors de nous. Qu’est-ce que l’on aime quand on aime Dieu ? Une présence désirée dans l’absence vécue, une plénitude pressentie dans le vide ressenti. Dieu : la marque d’une absence, un mot pour dire ce que nous ne sommes pas ; ou ce que nous ne sommes plus.

Notre quête amoureuse nous révèle que nous sommes des êtres insuffisants, cherchant à conjurer une mystérieuse solitude, elle nous fait découvrir que nous ne nous sentons pas au grand complet avec nous-mêmes. Nous ressemblons à des êtres tragiquement en attente de retrouvailles avec une vie où nous étions parfaitement heureux. Comme des poissons amnésiques, échoués sur une plage, ne comprenant pas ce qui leur arrive et condamnés à une lente agonie, nous aspirons de tout notre être à retrouver un lieu naturel perdu et oublié. Le soupir amoureux est cet état dans lequel l’océan nous a laissé en se retirant. C’est, en quelque sorte, ce qu’expriment symboliquement les mythes religieux, qui parlent un langage parabolique pour être accessibles à tous. Dieu nous a abandonné pour nous laisser vivre sans lui, mais toute notre âme languit de son absence. Adam pleure en gémissant : « ô Dieu, aie pitié de ta créature tombée ». C’est aussi dans l’absence de l’autre que les amoureux se sentent brûler à en mourir.

 

«L'homme est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans pouvoir le retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.»

Blaise Pascal, Pensées

Written by Jean-Marie Le Quintrec

Published on #L'amour, #Le désir

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